LE SECOND REGARD
par Jean soublin

AVANT PROPOS
J'écris sur un homme, et je cherche à comprendre ce qu'il pense en certaine ciconstance sur laquelle je m'expliquerai. Pour l'instant, je m'efforce de le situer, de le définir en lui attribuant quelques caractéristiques essentielles à mon propos.
Je le regarde gravir une pente dans une contrée qu'il ne connaît pas. C'est un voyageur. Pour des raisons que la littérature a cent fois examinées, il a quitté la douceur du foyer en maudissant l'ingratitude de la Patrie, ou la médiocrité de sa condition, ou simplement l'ennui. Peu importe l'époque : il est de tous les temps.
Peu importe aussi l'objet de son voyage: il peut être marchand ou soldat, botaniste ou chasseur d'esclaves. Peu importe enfin qu'il soit seul ou accompagné. J'accepte derrière lui la caravane de cent cinquante chameaux, puante, sonore et colorée. Ou la section d'infanterie coloniale chargée d'apaiser un conflit entre des indigènes, ou le domestique qui trimballe un chevalet et la boite à aquarelles.
Parvenu sur la crête, mon homme fait signe à ses gens de s'arrêter. Se dissimuler, observer. Il aperçoit en effet, à quelques centaines de mètres, un village, ou un campement. C'est l'heure du réveil, des chiens jappent, des femmes vont au puits, des fumées sélèvent.
Je dois préciser ici quelques traits de mon personnage dont le principal est la force. Un faible, un mendiant, un gueux ne m'intéressent pas. Que ceux-là se trainent vers les tentes, qu'ils y quémandent de l'eau ou du pain, peu m'importe qu'on les reçoive avec des sourires ou des bâtons, et ce qu'ils déduiront de cet accueil.
Je parle d'un homme fort à qui je vais donner de l'assurance et des certitudes. L'assurance, car il ne craint pas la peuplade qu'il voit s'éveiller. Il ne doute pas de pouvoir l'anéantir s'il le désire. Il dispose, par exemple, d'armes de bronze contre leurs pierres et leurs gourdins, ou d'arquebuses contre leurs javelots, ou du revolver à six coups de Mr. Colt, ou de mitrailleuses Maxim. Et quand bien même on le prendrait, si on l'attachait au poteau de torture pour l'y faire périr dans les tourments, d'autres viendraient bientôt le venger par un massacre épouvantable. Son pavillon le protège, ou son passeport britannique, ou la lointaine vindicte des rois catholiques. Il n'a pas peur.