NIOBE
par Jean Soublin

La mantille
Elle règne sur la plage, mais règne-t-elle seulement sur elle-même, cette grande femelle de race inconnue qui vit aujourd'hui dans la Grande Case? Accroupie sur les talons, comme elle aime, comme une vieille devant son étal, elle réfléchit dans sa chambre en mâchonnant un bout de mantille. La dentelle noire, convenablement ensalivée, rend un jus au goût de cachou que Niobé crache indolemment sur le parquet ciré.
Tout l'agace, tout l'irrite, elle étouffe sur cette plage étroite, il lui faut de l'espace! Elle veut respirer, courir dans la forêt, sentir le fouettement des herbes humides sur sa peau, la griffure des branches sur son visage. elle veut épier le silence des futaies glauques, meublé d'exclamations inquiètes, entrecoupé de petits meurtres, de massacres infimes. Justement, elle aussi voudrait feuler, rugir et meurtrir quelqu'un : malheur à ses bonnes!
Elle se sent mal, vraiment, elle transpire, d'ailleurs, comme une femme blanche, elle pue, elle est sûre qu'elle pue comme une Blanche, une de ces Blanches qui pourraient un jour débarquer et lui voler le Colonel. Saurait-elle la vaincre au jeu de jalousie? Tuer, voilà, tuer des femelles de Blancs, écraser ces truies, et leurs mâles avec, tous, sauf le Colonel qu'elle emmènera dans la forêt et plus loin, plus loin, jusqu'aux montagnes rouges.
D'un coup de dent Niobé déchire un fragment d'étoffe, il devient boulette informe contre sa joue, chique fibreuse qu'elle crache bientôt pour recommencer. Mais le Colonel ne la suivra pas, il est trop fort, il ne cède jamais à Niobé, c'est elle au contraire qui s'amenuise devant lui. Elle gouverne la plage, les équipes, les marchands, les esclaves, mais le Colonel la gouverne à son tour, qui la fait blêmir de honte quand elle se trompe avec les assiettes et pleurer en cachette pour un détail mal ajusté de sa toilette. Sans hausser le ton, sûr, oh! si sûr d'être obéi, non parce qu'il pourrait la renvoyer au barracon, mais parce qu'il est de Séville et qu'il l'a envahie avec ses histoires de Blanc.
Vers l'ourlet, la mantille résiste mieux: il faut y planter une canine et l'arracher d'un mouvement de tête. Niobé dépèce la précieuse parure comme elle ferait d'une peau de gazelle.
Le Colonel est bien le plus fort puisque ses éloges, énoncés gravement, lui font fondre les reins quand elle a réussi quelque chose : un bouquet, une coiffure, un coup d'éventail, le geste de s'envelopper d'un châle. Comment ne pas fondre aussi devant tous ces brimborions chatoyants dont il la pare? Elle les négligeait naguère, mais sous sa conduite inlassable elle en a compris l'usage, puis s'est mise à les goûter. Quelle honte, Niobé! Niobé charmée par les choses, conquise, cédant aux choses, aux choses des Blancs, à leurs mystères, à la curiosité de connaître ceux qui les fabriquent, là-bas, tous ces petits industrieux qui s'affairent à Séville pour enchaîner mille esclaves par le fer et Niobé par l'amour. Elle enrage, furieuse contre elle-même, contre le monde entier, contre le Colonel si sûr de son pouvoir qu'il la laisse courir où elle veut, quand elle veut,enchaînée par ses sortilèges blancs, bien plus puissants, dirait-on, que les siens.
Niobé se lève. La mantille régurgitée forme sur le parquet une boule noirâtre et visqueuse. Elle l'écrase de son pied nu, essuie ce pied sur le drap de son lit, se mouche bruyamment et hurle à ses femmes qu'on vienne promptement l'habiller pour le manzanille du Colonel. Règne-t-elle donc sur elle-même?