LASCARIS D'ARABIE

par Jean Soublin

Le café

 

Le cuisinier a versé une poignée de café vert dans la louche percée de trous. Il la promène sur la flamme jaillie d'une bouse sèche. Le feu crépite, la tente s'illumine et le parfum des graines monte aussitôt vers nos narines. Dans un mortier à l'orifice étroit l'homme verse le café à peine noirci, puis le broie en faisant danser vivement le pilon de pierre entre ses doigts agiles et sales. L'eau chante déjà dans la cafetière ternie par mille feux.

Pas un mot dans la grande tente d'Ibn Challan, émir des redoutables Rualla. Les hommes qui m'entourent : familiers, chefs de guerre, scribes, enfants admis par hasard au conseil, se taisent en voyant l'esclave répéter les gestes précis qu'ils ont cent fois observés. Boisson presque sacrée, chargée d'odorants symboles, le café se prépare en silence. Sans vénération idolâtre, sans vaine liturgie, mais quand même en silence.

Le cuisinier a vidé le mortier dans la cafetière d'où monte déjà un chaleureux bouquet. D'un sachet de cuir suspendu à son cou il extrait une pincée de poudre pâle, la précieuse cardamome des Indes, plus coûteuse que l'or, plus capiteuse que l'encens. Un bref instant les deux parfums rivaux se combattent dans la tente au gré des filets d'air, puis l'arôme du Yémen et la senteur indienne, le grain noir et la poudre blonde s'enlacent et se fondent, pénétrant tous les recoins de la tente, avivant le regard des hommes.

Sur une autre cafetière, étincelante celle-ci et rehaussée d'une antique calligraphie, l'homme a disposé un filtre d'écorce, il y passe le breuvage, et se sert à lui-même la première tasse, bue devant l'émir en fixant son regard. Allons! ce n'est pas ce café-là qui empoisonnera Ibn Challan. Les tasses brûlantes distribuées à la ronde, les conversations reprennent doucement. Quelques sybarites laissent échapper de discrètes exclamations où l'on perçoit tout ensemble le frisson du plaisir, le compliment à l'hôte et la louange à Dieu.

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