LA GARE

par Jean Soublin

Contrôle des passeports

 

Il avait institué un regroupement par sexe. Il interrogeait d'abord les hommes, qu'on emmenait ensuite de l'autre côté des voies, au hangar de petite vitesse, puis, plus longuement, les femmes. Les femmes! Il les guettait à la descente du train en battant nerveusement sa botte avec une cravache. Il décidait de celle qu'il martyriserait tout-à-l'heure. Celle-ci tiens, ou plutôt non: celle-là. Il ne choisissait pas toujours la plus avenante, ni la plus jeune. Il les jaugeait plutôt sur leur allure, distinguant parfois une hautaine, qui laissait prévoir de piquantes rébellions, parfois une timide effarée dont le regard annonçait une capitulation rapide.

Sa tactique s'adaptait à ce qu'il pensait deviner chez ses victimes. Il aimait les froides négociations, les exigences posées d'emblée, mais ne dédaignait pas les compliments appuyés ni la douloureuse description des solitudes du défenseur de l'ordre, ni même, le cas échéant, les commandements brefs, assénés sans autre préambule que la confiscation pure et simple du passeport.

Il aimait par-dessus tout le duel muet des regards, mais rares étaient celles qu'il jugeait dignes d'une telle cérémonie. Quand il s'en présentait une il la laissait debout devant lui. Silencieux, il examinait le corps sous la toilette, caressait de l'œil un sein, une cuisse. Il leur ordonnait du geste de se taire, déchirait lentement un de leurs documents, puis un autre. Quand il jugeait qu'elles avaient compris, il indiquait du menton le canapé.

Beaucoup résistaient : il n'insistait pas, tamponnait leurs papiers et se rabattait sur la suivante.

Celle qui cédaient le faisaient parfois avec des gémissements et des larmes qui lui plaisaient fort, parfois avec un entrain charmant, parfois avec des injures. Il apprécia beaucoup une grande institutrice un peu maigre qui lui répétait en se délaçant : " Goujat, vous êtes un goujat mon petit ".

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