HISTOIRE DE L'AMAZONIE
par Jean Soublin

Comment on crée une mission
Tout commence par une expédition de découverte. Un jésuite y participe et parfois la commande. Des indiens l'accompagnent, jeunes gens convertis, issus par exemple des missions de la région de Belém. En observant la contrée visitée, le prêtre s'aperçoit qu'elle est assez peuplée et que ses habitants semblent amicaux. Il choisit alors un site: terres fertiles, climat salubre. Il se trompe parfois, bien des missions doivent déménager après quelques années pour cause de moustiques, de fièvres, de mauvaises récoltes ou de dangereux voisins. Avec ses fidèles, le prêtre érige alors les murs de bois d'une chapelle, y jette un toit de palmes et bâtit autour quelques cahutes. Puis il part à la chasse aux âmes.
Il remonte des fleuves et leurs affluents, interroge les piroguiers qu'il rencontre, tente d'enrôler des guides et des interprètes. Il avise enfin un village à cinq, dix, trente jours de voyage de sa mission. Il se présente. Il entre avec faste chez les indigènes ébaubis. Il a prévu de se faire accompagner d'enfants qui l'environnent comme des angelots. Peut-être ces gamins jouent-ils de la musique, peut-être dansent-ils. Séduits par le spectacle, et par la quincaillerie que le prêtre leur distribue, les habitants le laissent s'installer pour quelques jours. Il cherche alors les malades, il les soigne. Il propose aux mamans de baptiser leurs nouveau-nés, les seuls qu'il puisse pour l'instant enrôler, parce qu'ils sont " innocents ". Les autres devront attendre de savoir leur catéchisme.
Bientôt vient le temps des conversations avec les caciques. Le jésuite décrit sa mission, ses compagnons indiens en vantent les attraits: pourquoi ne pas y aller vivre tous ensemble? Pas tout de suite, non. Que mangeraient là-bas les nouveaux venus? Il faut laisser au prêtre le temps de planter une bonne récolte de manioc, d'entasser de bonnes tortues dans ses viviers, de fumer de bons poissons. Les jésuites sont prévoyants, ils ont trop vu d'indiens " descendus " vers Belém par des colons incapables de les nourrir. La faim, au XVIIe siècle, a tué plus que le sabre et l'arquebuse. " Attendons donc que pousse le manioc, disons un an, et nous reviendrons vous chercher ". Le cacique médite, le cacique accepte.
Pourquoi accepte-t-il? La question vient immédiatement à l'esprit, surtout si l'on imagine, comme on a longtemps fait, que l'indien jouit en sa forêt d'une vie opulente et douce: " La nécessité nous a enseigné le travail ", écrit un érudit du XVIIIe siècle, le Bahianais Alexandre Ferreira, " mais les indiens ne la connaissent pas; ils n'aiment donc ni le travail, ni la soumission à des règles qui ne sont pas les leurs ". Le philosophe se trompe, la vie des indiens n'est jamais facile.
Ils n'aiment pas le travail, certes, pas plus que nous, et la tâche de défricher et de cultiver avec des outils de pierre les rebute. Or les jésuites ont des haches, des couteaux, des aiguilles, des hameçons. La Compagnie les acquiert par cargaisons entières pour les acheminer vers les missions qui en réclament toujours davantage. Une hache en bon acier de Biscaye, pour le cacique, c'est plus de manioc pour moins de travail.
En outre, il redoute des voisins hostiles. En permettant le rachat des prisonniers et leur emploi comme esclaves, les lois portugaises ont multiplié les conflits intertribaux. La guerre est devenue rentable, donc endémique et les petits groupes isolés se sentent très menacés. La mission sera pour eux un refuge. On finira bien par s'entendre avec ce grand diable en robe noire qui aime comme nous les enfants et semble avoir de bonnes recettes contre les maladies.