- Tu te demandes
pourquoi je t'écris : est-ce que je sais, moi ? Non, je
ne te connais pas. Je t'ai souvent croisé, pourtant :
dans la rue, les transports en commun, au cinéma. Tu
changes souvent d'allure, de tenue, de couleur de peau,
et même de sexe, mais tu as toujours cet abattement que
j'ai trop longtemps confondu avec de la veulerie.
Jusqu'au jour où j'ai aperçu dans tes yeux un éclair
qui m'a intéressé. J'ai cru y reconnaître une
volonté, une révolte contre le monde tel qu'il est, et
j'ai commencé à réfléchir sur ton compte. Non, tu ne
m'as jamais vu : est-ce qu'on regarde un vieux monsieur ?
L'envie m'est venue un peu plus tard de t'aider, avec mes
pauvres armes d'érudit et de conteur. Comme je crois que
tu te sens seul, je me suis dit que tu trouverais
peut-être du réconfort en apprenant que d'autres, avant
toi, ont ressenti à peu près ce que tu sens. Ils sont
très nombreux, tu sais : seul dans ta chambre, tu n'es
pas seul dans l'Histoire, loin de là. J'ai un peu
cherché. Il me fallait pour te frapper, choisir mon
exemple dans une période qui ressemble à la nôtre.
J'ai trouvé, je crois. Je te propose l'histoire d'un
homme qui n'était pas d'accord avec le cours des choses
dans son pays, la France, à son époque, celle du
Directoire, il y a deux cents ans.