JE SUIS L'EMPEREUR DU BRESIL

par Jean Soublin

Guerre du Paraguay

 

Un peuple minuscule nous tenait en échec. Personne ne comprenait comment. Nous les avions cru esclaves d'un tyran contre lequel ils se rebelleraient au premier coup de canon, et voilà qu'ils se faisaient tuer plutôt que d'abandonner leurs maudites tranchées. Si par hasard nous progressions, leurs paysans brûlaient récoltes et villages pour gêner notre avance. Fanatisme, héroïsme? Le fait est qu'ils résistaient.

Les étrangers ne comprenaient pas plus que nous, mais ils s'impatientaient. Le Pérou menait une campagne diplomatique contre notre intervention et traînait le Brésil dans la boue. Les Etats-Unis multipliaient les offres de bons offices. A Londres, le Times nous exhortait à faire cesser une guerre si nuisible au commerce. A Paris, un jeune anarchiste nommé Elisée Reclus prédisait périodiquement notre défaite dans la Revue des Deux Mondes.

Pendant ce temps l'armée croupissait dans le camp de Tuiuti et je savais trop bien que le mot signifie marécages. La malaria s'y déclara, puis le choléra. Les rivalités du commandement, exacerbées par l'inaction, se répétaient dans toute la hiérarchie. L'énorme agglomération de jeunes gens désœuvrés attirait des marchands, des saltimbanques, des montreurs d'ours. Une nuée de prostituées infestait le camp. Les renforts, les munitions arrivaient lentement. Des bandes de déserteurs rôdaient dans les bois, s'emparaient de nos convois d'intendance pour nous les revendre ensuite au prix fort ou, si nous protestions, pour les livrer aux garnisons paraguayennes. A la fin de 1867 notre armée n'était plus qu'un chancre coûteux qui nous ruinait sans résultat.

Quant à notre flotte, son amiral la préservait jalousement des influences terriennes. Mitre exigeait qu'il aille bombarder les forts ennemis, le marin refusait, alléguant des courants contraires, ou des étiages, ou le manque de charbon. Son cauchemar était de passer une des forteresses mais pas la seconde et de se retrouver coincé entre elles, menacé par leurs tirs croisés, sans ravitaillement possible.

L'homme de la situation, le seul capable de nous tirer d'affaire, c'était évidemment Caxias, mon connétable, Caxias sur qui le peuple avait les yeux fixés et que je n'avais pas voulu imposer au début de la guerre pour ne pas contrecarrer le président du conseil. L'heure n'était plus à ces scrupules : Caxias reçut les pleins pouvoirs.

Retourner au menu