LE COMITE DES RISQUES
par Jean Soublin

La règle à calcul
Je n'avais pas du tout envie de commenter avec Damien les dangers qu'on court en prêtant aux Etats souverains et je lui demandais plutôt où en était la préparation de son budget pour l'année suivante. Avant le thé tardif que Dotty nous avait promis (il restait de la tarte), nous disposions d'une petite heure que je n'allais pas perdre à théoriser.
Nous causâmes donc quelques temps sur la banque et sur ses profits à venir : ce qui était assuré, ce que nous jugions probable et ce qu'il faudrait conquérir. Mais Damien avait l'esprit ailleurs. Il se leva pour mettre un disque sur la platine.
- Ravel, ça te va? Pour les budgets, vois-tu, je ne suis pas encore tout à fait prêt. Je t'en reparlerai en fin de semaine.
Il se rassit et parut hésiter un instant.
- Ah! Il faut que je te raconte. J'ai été faire mon check-up.
- Ton check-up? demandai-je, tu es malade, toi?
- Mais non, mais non. Seulement c'est l'âge, hein, vieux. Et toi, tu n'y songes pas?
- Absolument pas. Un check-up! Je te demande un peu. Tiens, qu'est-ce que c'est que ça? Oh! dis donc, ça fait bien vingt ans que je n'en avais pas vu!
- Oui, je l'avais à la fac. Je l'ai retrouvée la semaine dernière. Nostalgie, nostalgie. Fais attention, le curseur est un peu fragile.
C'était une règle à calcul, une Pickett à huit graduations sur chaque face, bijou de professionnel délicieusement suranné. Nous jouâmes un moment à extraire des racines et sortir des pourcentages, lui avec la règle, moi avec sa Hewlett Packard, puis, vaincu par l'électronique, il reposa la relique sur le bureau où je m'en emparai machinalement.
- Oui, un check-up, on ne sait jamais. Toi, par exemple, comment te sens-tu en ce moment?
- La forme, comme toujours. Tu m'a déjà vu malade, toi? A part mon genou, évidemment. Pourquoi demandes-tu?
- Comme ça, comme ça. C'est vrai, pourtant. Je te trouve un peu, comment dire? un peu sombre, ces temps-ci. Tu vas bien, hein, tu vas bien?
Je haussai les épaules. Pas plus qu'un autre, je n'aime qu'on me trouve l'air fatigué.
- Tu me trouves l'air fatigué, ou quoi?
- Non, non. Pas fatigué. Renfrogné plutôt. Dis donc, tu n'as pas d'ennuis avec Marie-Claude, j'espère?
Il m'agaçait. Il m'agaça tellement tout à coup que je me levai en me forçant à rire.
- Autant que je me souvienne, je n'ai jamais, au grand jamais, eu de problèmes avec Marie-Claude, ce que tu sais parfaitement, d'ailleurs, toi qui nous connaît depuis dix ans. Je suis en parfaite santé, amène, gai et parfois même drôle et j'en ai assez de ta mine de confesseur et de ta sollicitude de quadragénaire. Fais ce que tu veux, moi je vais retrouver les filles et demander à Dotty comment elle fait pour te supporter.
Il n'avait pas l'air de m'écouter. Il ne souriait plus et guettait le moment de m'ôter des mains la règle à calcul. Comme s'il lisait sur mon visage l'envie soudaine de la briser pour lui faire mal.