LE CHAMP D'ASILE

par Jean Soublin

 

 

Larmes de Ludivine

 

Il pleuvait. Les gouttes se perdaient dans l'épais châle noir de Ludivine. Mais sur son visage tendu vers moi elles couraient librement comme des larmes, avec les larmes.

Je lui avais annoncé mon départ après la messe aux Batignolles. Depuis, nous tournions sottement autour de la nouvelle église, elle me tirant par le bras en sanglotant et moi grommelant qu'il fallait rentrer, qu'elle allait prendre froid. Moi qui l'avait souvent battue, qui l'avait forcée à tendre aux michés des embuscades qu'elle ne souhaitait pas, moi dont on redoutait la trogne rouge dans tous les bals, je la suivais sous l'averse, embarrassé par ses larmes, les bras ballants, penaud.

J'avais pourtant choisi, pour la reprendre après moi, un ami qu'elle appréciait, homme rigoureux et respecté qui la soutiendrait comme il faut. J'avais promis d'abandonner entièrement à Ludivine le prix de cette cession, de ne garder pour moi que le produit de la vente de mes chèvres. Mais elle faisait la bête et refusait de lâcher mon bras. Une vraie gagneuse connaît l'homme qui peut l'enrichir. Elle avait compris que, moi parti, elle n'atteindrait jamais son rêve. Elle ne deviendrait pas rentière, elle ne se promènerait jamais sous les platanes à Epernay, reconnue, saluée, respectée, bourgeoise, enfin bourgeoise! Mon départ, cette incompréhensible lubie, l'enchaînait pour toujours aux cuvettes, aux talus nocturnes, aux mains glacées des inconnus, aux morsures des exaltés, aux coups.

Tout cela lui coûterait des mois de vie alors que se creusait le trou de son poumon et qu'elle supputait des délais en examinant ses glaires. La mort virevoltait autour d'elle comme une chauve-souris, surgie de la nuit pour la frôler et disparaître à nouveau. Bientôt elle se poserait sur ses cheveux et ne la lâcherait plus. Ludivine savait à présent que, ce jour-là, elle serait toute seule.

Elle essayait de comprendre, prétendait-elle en hoquetant, elle essayait vraiment de déchiffrer ce qui pouvait m'attirer loin d'elle, dans ce pays là-bas, comment ça s'appelle déjà? Epernay, c'était bien mieux, je ne pouvais évidemment pas savoir, je ne connaissais pas. Mais justement, on pouvait y aller pour quelques jours, au moment des vendanges, puisque j'aimais ça, on ira, dis, on ira?

On n'irait pas. En désertant Ludivine, en la déchirant, je voulais fuir cette misère criminelle, et cette agonie quinteuse qui la guettait. J'était déjà loin d'elle, à l'abri, sur la rive, et notre histoire sordide, les humiliations, la pauvreté, la maladie, brisées sur le mur de ma décision, retournaient vers elle en vagues énormes de boue qui l'engloutissaient.

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