REGIS ET LE MAL*

par Jean Soublin

 

(...) Il ne savait plus rien, d’ailleurs. La journée lui parût détestable : aucune rencontre intéressante depuis le matin, pas un mot aimable, des gens sombres, méfiants, hargneux, et qui profanaient les chapelles ! Une belle image du monde en vérité : un univers hideux, sale, où Broquin se sentait mal à l’aise. Il se tourna vers Régis, si paisible et sûr de lui, qui l’observait depuis un moment et qui lui demanda, à brûle-pourpoint :

-         Mon  père, puis-je vous consulter sur un doute ?

-         Mais… bien entendu, père Régis, de quoi s’agit-il ?

Régis lui sourit avec un geste vague vers la campagne et la route.

-         Il s’agit de ce que nous avons observé depuis ce matin, de ce qui nous est arrivé, de nos rencontres, et de l’interprétation que je dois donner à tout cela. J’ai besoin de vos conseils.

-         J’en suis très honoré. Poursuivez.

Régis rappela alors les déceptions qu’ils avaient essuyées, la dureté du monde qu’ils traversaient, si différent de l’univers réglé de leur collège. Il évoqua les hommes brutaux, les enfants sales et malfaisants, les corvées du sire de Jonzac… Tout ce qui l’avait ému. « Je crois avoir réagi sottement. J’ai jugé, mon Père, j’ai jugé sans en avoir la compétence, ni le droit. J’ai déclaré en moi-même nos paysans paresseux, licencieux et impies. J’ai haï notre colporteur de menteries. Je m’en veux.

J’ai depuis médité, en me raccrochant - je crois que c’est le terme - en me raccrochant à des mots que j’aimerais vous soumettre.

-         Des mots ?

-         De simples mots. Je procède souvent ainsi : mieux nommer pour mieux comprendre. La parole : nous en parlions tout à l’heure.

Il me semble, voyez-vous, qu’un paysan qui laisse tout à vau-l’eau parce qu’il sait qu’il n’a plus aucune chance de s’en sortir est plus « découragé » que paresseux. L’enragé qui décapite la statue de saint Anselme est plus « blessé » que sacrilège. Et celui qui place de mauvaises bibles pour faire manger ses enfants est plus « malheureux » qu’hérétique.

-         Je ne vois pas où vous voulez en venir.

-         A ceci. Ces mots : hérétique, sacrilège, paresseux, ne doivent pas me concerner parce que je ne peux rien pour changer ce qu’ils qualifient. Ce sont des mots de jugement, je dirais donc qu’ils appartiennent à Dieu. En revanche, les mots de découragé, de blessé, de malheureux : ceux-là me parlent, ceux-là m’appellent. Ils sont bien plus provocants que les précédents.

-         Provocants ? Pourquoi donc ?

-         Parce que à ces mots-ci je peux répondre - au moins tenter de répondre -, en apportant la confiance, la paix, l’espoir. En disant « sacrilège », je ne fais que constater, c’est bien peu. En disant « blessé » j’ouvre la possibilité d’un soin, et d’une guérison.

Voilà mes pensées, mon Père. Je compte sur votre indulgence pour me dire si elles vous agréent. (...)