LE MUR

par Jean Soublin

 

 

Premières lignes

 

Mon Mur, celui au flanc duquel je vis, est vertical. Moi aussi, d’ailleurs, j’ai vérifié. La pierre lâchée contre mon front tombe à mes pieds, ou sur mes pieds, qui en ont vu d’autres : vertical. Ensuite, je remets la pierre à sa place : je n’aime pas déranger.

J’ai souvent pensé à réaliser la même expérience pour le Mur lui-même, imaginé les efforts immenses qu’elle exigerait. En vain : l’expérience est impossible. Il faudrait d’abord quitter la plate-forme sur laquelle j’existe, un saillant qui court tout le long de la paroi, une étagère accrochée au-dessus du vide. Je n’ai aucun moyen de la quitter, ni d’ailleurs aucune envie. Comment monter ? Le Mur a bien  des aspérités, des renflements, des crevasses, c’est vrai. Il m’arrive d’en profiter, d’escalader quelques mètres pour attraper, cueillir ou le plus souvent vérifier quelque chose, mais j’atteins vite des plaques lisses, infranchissables. D’ailleurs, il faudrait, pour cette expérience, cette vérification de verticalité, atteindre le haut du Mur, son faîte. Je lève les yeux, je les plisse, le cou tordu : je vois le Mur, je ne vois pas de faîte. Comment monter vers un haut qui n’existe pas ?

Descendre alors ? Me suspendre au rebord de la plate-forme, gigoter, chercher un appui pour mes pieds. Détacher une main, agripper une fente, détacher l’autre main… Merci bien ! Assis au bord, les jambes dans le vide, je regarde en-bas. Très loin, tout au fond, je vois une couche grise, ouatée, sale : je ne l’aime pas. Elle s’étend, horizontale celle-là, du pied du Mur – en supposant qu’il ait un pied – vers l’horizon. Je pourrais bien entendu prendre une pierre, la laisser choir,  l’imaginer alors qu’elle atteint la couche grise, qu’elle en traverse les vapeurs, qu’elle continue… jusqu’où ? Jusqu’en bas ? J’ai toujours pensé qu’il n’y a pas de bas.

Ce qu’il y a, c’est un espace considérable occupé par la couche grise et qui s’étend jusqu’à l’horizon. Ce n’est pas le monde, c’est le Reste, inutile, indifférent. Le monde, c’est le Mur, décidément vertical.

 

 

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